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Le Photographie


La Monnaie de Paris
March 2009

LE PHOTOGRAPHE: LA MONNAIE DE PARIS
MARCH 2009

La Monnaie de Paris : Une Sixtine pour LaChapelle

Texte par Hervé Le Goff

La rétrospective David LaChapelle bouscule l'inventaire d'une œuvre d'à peine deux décennies. Elle révèle le regard tourmenté d'un artiste sur le monde facile auquel il a su dédier un style et souligne l'inflexion mystique de sa démarche. Avec, pour passer du bling-bling au divin, un maître nommé Michel-Ange.

Visibles depuis la rive droite de la Seine, les bâches monumentales annoncent une exposition qui ne l'est pas moins. Occupant un étage entier de l'aile Ouest de la Monnaie de Paris, la rétrospective David LaChapelle, la plus importante jamais montée en France, répond aux attentes d'un grand public acquis à la production baroque et délirante de l'artiste américain. Peu d'œuvres peuvent afficher une notoriété aussi fulgurante, portée par les portraits new-age d'une constellation de stars nommées Cameron Diaz, Pamela Anderson, Madonna, Marylin Manson, David Beckham, Elizabeth Taylor, Leonardo DiCaprio, Britney Spears ou David Bowie, pour n'en citer que quelques-unes. Qu'un édifice aussi sérieux sinon lugubre que la Monnaie de Paris accueille l'enfant terrible de la création post-pop art est un second sujet d'étonnement, le premier étant suscité par l'idée même qu'une œuvre construite sur l'audace et la provocation puisse sacrifier à la raison de la rétrospective. Or, le vénérable escalier de pierre qui conduit le visiteur vers d'autres surprises.

Un studio nommé 54
La biographie, plutôt courte commence comme toutes les légendes. Une première photographie de la mère en maillot de bain deux pièces et un verre à la main serait à l'origine d'une passion précoce pour l'image, confortée dès l'âge de 14 ans par l'inscription à la School of the Arts de l'Université de Caroline du Nord. Mais la peinture et le dessin qu'on y apprend éloignent le jeune David de la photographie et l'atmosphère de Winston-Salem lui semble un peu trop provinciale. L'année suivante le retrouve à New York où il intègre une association d'étudiant en arts et s'inscrit à la School of Visual Arts. Mais c'est au studio 54, où LaChapelle trouve un emploi de serveur, que sa carrière trouve un varie départ. Situé sur la 54ème rue, le temple du disco est un des endroits nocturnes les plus chauds de Manhattan, où stars et artistes se mélangent à une faune qu'attirent la drogue et le sexe autant que la musique. Plutôt beau gosse, titulaire d'un book de bonnes photos de nus anonymes. LaChapelle est rapidement distingué par Andy Warhol qui publie en 1982 ses premières images dans la revue Shooting et dans Interview. Commence dès lors une carrière brillante naviguant entre la mode, la publicité et le portrait. Le jeune artiste qui peut tout se permettre défraie la culture pop d'une manière originale, inventive et pleine d'audaces.

Le chemin de damas de la Barbican Gallery
Même nombre annoncé de 200 photographies exposées a été réduit à environ 150, l'exposition de la Monnaie présente une belle sélection de la période des années 1995-2000, la plus productive et la plus inventive du panthéon des célébrités construit par LaChapelle, au centre duquel trône l'incontournable portrait d'Elton John Never Enough, Never Enough de 1997. « Jamais assez » semble avoir été longtemps la devise de David LaChapelle, du moins en cette période de cinq années consacrées à tout ce qui brille et promet, transposition people des credo de la mode et de la publicité. Or, à la conférence de presse du 5 février, l'artiste confiait que l'exposition à la Barbican Gallery de Londres de la fin de l'année 2002 l'avait conduit à prendre un certain recul vis-à-vis de son travail. L'outrance du luxe, la célébration inconditionnelle du bling-bling lui renvoyait une image révélatrice d'une dérive du monde contemporain vers le matérialisme. De sa méditation, le photographe faisait sa religion : au lieu de le refléter, l'art avait pour mission d'éclairer le monde.

Le dollar et les diamants aux gémonies.
C'est dans cet esprit qu'après avoir traversé une antichambre décorée de part et d'autre d'un Ecce Homo noir et de la Piéta associant Courtney Love et une victime du sida, le visiteur pénètre dans une grande salle présentant des œuvres produites en 2008, de factures très différentes. Quatre tirages négatifs diasec de billets de 1, 10, 20 et 50 dollars stigmatisent l'univers d'un monde gangrené par l'argent. Sur deux pans de murs la série de Crashes, sculptures légères de carton, plaque en trois dimensions des épaves de voitures, symbole d'un luxe dérisoire et artisan de sa propre perte. Le troisième mur porte l'allégorie Decadence of Insufficiency , composition baroque empruntant les trois dimensions « pop'up » des livres d'enfants pour confronter les symboles du luxe – on y reconnaîtra le crâne humain couvert de diamants, réputé objet le plus cher du monde – et leurs victimes, esclaves de leur rage de posséder.

Le déluge et le désert.
Balisée en labyrinthe, la suite de l'exposition montre des ouvres de la même période 2007-2008 particulièrement féconde, inspirée par les réflexions de l'artiste et déclinée dans une vision esthétique et obstinée du désastre et obstinée du désastre et de l'apocalypse du luxe et du châtiment. C'est d'abord l'extraordinaire Déluge, fruit d'un casting soucieux d'entraîner des corps magnifiques et des nudités monstrueuses dans le naufrage d'une ville de perdition, en l'occurrence Las Vegas connue pour ses orgies aquatiques en plein désert et dénoncée par l'enseigne brisée du Caesar's Palace. On ne manquera pas, en quittant l'exposition de faire une station aux deux absidioles qui proposent la projection non-stop des making-off du Déluge et de la Piéta. Sur les bandes son de l'Ave Maria de Schubert et de l'Hallelujah de Jeff Buckley, les deux spots filmés lèvent le doute sur la réalisation des images. Préférant de toute évidence une équipe de stylistes, de peintres et de menuisiers à la souris d'ordinateur, LaChapelle refuse l'artifice numérique et compose ses groupes humains dans de vrais décors, dûment construits. A ce titre au moins, l'admirateur de Michel-Ange peut revendiquer sa filiation avec le génial décorateur de la chapelle Sixtine.



Guerre sainte et souvenirs d'Amérique.
Les effets du déluge se poursuivent dans la salle suivante avec une Cathédrale bientôt engloutie et serrant ses fidèles, les pêcheurs ou non face à la lumière aveuglante de la rédemption. Sommet du kitsch LaChapelle, l'œuvre fait face à deux autres visions plus sobres et plus réalistes, Statue et Museum, lieux de culture en déshérence que d'improbables visiteurs devraient parcourir en barques. Plus sobre est encore la mystérieuse série des Awakened , personnages flottant entre deux eaux, plongés dans le coma ou, à la lettre, éveillés, absorbés dans une vision intérieure. Cette parenthèse prépare l'installation suivante de Holy War, mise en scène pop-up d'une guerre nettement située au Proche-Orient, couchant de beaux soldats à l'agonie, non loin d'un paradis éclairé par un Christ entouré d'enfants et d'agneaux, l'ensemble étant dominée par une étoile de David emblème ou signature. La salle suivante rassemble la série Meditation largement médiatisée à sa création en 2003, tableaux d'évangile transposés dans l'Amérique contemporaine autour d'un Christ aimable et blond. Aussi célèbres, les mises en scène de la série Destruction & Disaster de 2005 contemporaine de l'ouragan Katrina, se placent en dernier volet du style post-pop de LaChapelle. Petit joyau de la rétrospective, la série Souvenirs d'Amérique des Recollections de 2006 marque un repos dans l'œuvre, avec un travail subtil sur des photographies de fêtes familiales d'Américains moyens venues des années 1970, et sur lesquelles viennent se plaquer des personnages passablement plus branchés. Le parcours s'achève en cul-de-sac sur deux salles renfermant des pièces aussi célèbres que Death by Hamburger (2001), This is My House (1997) et quelques fameux portraits comme celui d'Uma Thurman. Regrettons que cette rétrospective ait occulté les premières pièces de la période originelle, comme le portrait zébré de Christian Slater ou la si inventive publicité Eat more meat de 1994 et, pourquoi pas, le beau portrait noir et blanc d'Andy Warhol de 1986. A tant rechercher Dieu on oublie son père.


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